Love Simon, les héros adolescents et la question de l’identification

Culture

Chers lecteurs et lectrices,

Aujourd’hui, une fois n’est pas coutume, je vais commencer cet article en vous parlant de moi. Mon adolescence n’est pas si éloignée que ça mais il y a encore quelques années, il y avait beaucoup moins de livres jeunesse consacrés spécifiquement à cette classe d’âge. Et parmi ces titres, les héros ou les héroïnes n’étaient pas très diversifiés.

J’en ai pris conscience à une occasion : lors de l’annonce du casting pour la pièce de théâtre Harry Potter à Londres, fin 2015. Une comédienne noire avait été choisie pour interpréter le personnage d’Hermione. Évidemment, ça ne m’a pas posé de problème parce que rien n’empêche d’imaginer Hermione de telle ou telle couleur de peau. Mais je n’ai pas pu m’empêcher d’être surprise. Hermione n’est jamais décrite comme noire dans les livres et la série de films présente ce personnage comme blanc. Cette histoire m’a tout de même interrogée : pourquoi est-ce que je ne me suis jamais imaginé Hermione autrement que blanche ? La réponse est compliquée. En fait, j’ai évolué dans un monde à mon image, c’est-à-dire très blanc. Au moment de ma lecture, je vivais dans un petit village peu ouvert à la diversité. Plus encore, les personnalités noires étaient très rares à la télévision et faisaient encore figure d’exception dans la culture populaire.

C’est là que je me suis dit qu’il y avait un problème dans la représentation que l’on nous donnait de la société. Certes, je m’identifiais sans problème aux personnages masculins de mes lectures et je me suis sentie proche d’Harry Potter ou même de Simba dans Le Roi Lion, bien plus que des personnages féminins de ces mêmes œuvres. Quant aux romans avec des héroïnes, ils étaient estampillés « pour filles » comme Twilight ou les romans de Meg Cabot. Bref, il y avait clairement un déficit de représentation qui nous empêchait de nous imaginer un monde différent.

Alors, bien sûr, on peut s’identifier à un personnage masculin quand on est une fille, à un personnage blanc quand on est noir mais il faut aussi que l’on ait l’occasion de s’identifier à des héroïnes ou des héros différents et que ces personnages-là ne soient pas toujours relégués dans le rôle du meilleur ami. Ils peuvent eux aussi être des héros et porter des valeurs dans lesquelles on se reconnaît tous, blancs ou noirs.

Plus encore, ils peuvent montrer que d’autres sociétés sont possibles, qu’il n’existe pas une norme ou une seule normalité mais que nous sommes des êtres complexes dans une société diversifiée où il existe de nombreux modèles. Bref, l’idée c’est que ça finisse par paraître normal d’avoir des femmes ou des personnes dites « racisées » (pour parler en termes de sociologie) à des postes élevés ou en tant que leaders.

Si je voulais en parler, c’est parce que dernièrement, j’ai lu un livre et vu un film Young Adult qui m’ont prouvé que les temps avaient changé depuis ma propre adolescence.

  • Le premier est The Hate U Give d’Angie Thomas (on en a déjà parlé d’ailleurs 😉 ). Ce roman laisse entendre la voix puissante d’une héroïne noire, qui vit dans un quartier difficile aux États-Unis et qui assiste à l’assassinat d’un ami d’enfance par un policier. Starr, c’est son nom, est terriblement attachante et elle nous parle avec son propre vocabulaire, sa peine, sa colère et nous confronte à sa réalité. Cette héroïne forte, qui fait l’apprentissage du militantisme, est de celle que l’on n’oublie pas de sitôt.

  • Le deuxième est un film, Love, Simon du réalisateur Greg Berlanti d’après un livre de Becky Albertalli. Avec lui, on aborde le sujet de l’homosexualité à travers les yeux d’un jeune homme, Simon, qui garde le secret de son orientation sexuelle pour lui. Et c’est un film sensible, intelligent qui nous présente finalement une histoire d’amour touchante et complètement « normale ». Simon souffre bien sûr de ne pas se montrer tel qu’il est, il craint de devenir quelqu’un d’autre aux yeux de son entourage, il subit un chantage et ne peut choisir le moment de son coming-out, choix qui devrait pourtant lui revenir entièrement comme le rappelle une scène très forte du film. Mais ce film qui sort en 2018 sur nos écrans est le premier à gros budget à avoir un héros homosexuel qui l’assume et dont on n’est pas poussés à se moquer. Finalement, on s’attache à Simon, on s’identifie à lui et on ferait tout pour que ça se termine bien pour lui.

L’originalité de ces œuvres, c’est leur optimisme. Sans être simplistes, car les auteurs ne nient pas les difficultés et la réalité, ils portent un espoir immense, celui que les choses puissent s’arranger, être acceptées ou bien se terminer. Ce sont des héros adolescents qui s’assument comme ils sont et qui sont juste « normaux ». Et rappeler que ces gens-là sont « normaux », ça me semble malheureusement important en une époque où la police continue à assassiner des jeunes Noirs et où l’homosexualité reste rejetée voire criminalisée partout dans le monde.

Aux États-Unis, à la sortie de Love, Simon qui rencontre un énorme succès, de nombreux jeunes ont fait leur coming-out auprès de leurs familles. Un film tiré de The Hate U Give est en tournage et va probablement déclencher de nombreuses discussions autour du mouvement « Black Lives Matter ». Cela montre bien que les films avec des héros différents sont nécessaires, que la représentation est nécessaire.

Ma vie a beau ne pas avoir beaucoup de points communs avec celle de Starr ou de Simon, je me suis sentie proche d’eux et je me suis identifiée à eux, à leurs combats, comme une sœur, par-delà nos différences. Et j’espère que les héros des enfants d’aujourd’hui auront bientôt tous les sexes, toutes les sexualités et toutes les couleurs possibles.

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4 Commentaires

  1. Ce sont deux lectures fortes qui mérite d’êtres mises en avant sur internet et en librairies !
    D’ailleurs, je les ai commandé et mis sur table à la librairie où je travaille et ils sont bien accueillis par les clients, ils nous font des bons retours sur ces livres comme quoi ils sont contents d’avoir ce genre de livres pour ados, en table de librairie !
    Merci pour ton article réaliste et qui nous remet en question !
    Bisous

    • Je réagis avec pas mal de retard (désolée !), mais je suis très contente d’avoir eu ton retour et de savoir que ces livres marchent bien en librairie. Ils répondent à une attente que je ne suis pas la seule à avoir, définitivement !

      A très bientôt, bisous.

  2. Carlottaa

    Salut! Tout à fait d’accord avec toi! Etant, une lectrice qualifiée de racisée (je n’aime pas ce terme personnellement), j’avoue que je me lasse de plus en plus des livres « all white ». Au fond, çà donne presque l’impression de lire un bouquin qui se déroule sur une autre planète. Beaucoup d’auteurs situent leurs intrigues dans des grandes villes et pourtant, leurs personnages ne sont absolument pas diversifiés. Ce qui me dérange encore plus c’est de voir que dans la SFFF c’est le même cinéma, on a droit à des créatures fantastiques en tous genres, à des extras terrestre même! Mais les personnages humains sont très souvent blancs évidemment! Compte tenu de la population mondiale actuelle, avec en majorité des asiatiques, des africains, plus les métissages, un livre futuriste qui ne présente pas des personnages humains diversifiés est pour moi non crédible (c’est peut être pour çà que j’en lis peu d’ailleurs). Je regardais une vidéo de « Sita » qui est très créative, et elle disait qu’elle ne perdait plus son temps à lire des livres sexistes et/ou avec des personnages non diversifiés. Et je me suis dis, mais je fais pareil lol! j’abandonne de plus en plus de livres qui manquent de travail sur ses sujets. Avant j’achetais plus souvent neufs, plus maintenant, je préfère l’occasion, au moins comme çà si le livre ne me plait et bah c’est moins grâve. En plus, comme çà je me dis que je ne finance pas directement des éditeurs qui ne savent publier que des livres « all white »; En tous cas super ton article ! Bisous et à bientôt sur booktube aussi j’espère !

    • Merci pour ton commentaire ! Je suis complètement d’accord avec toi notamment pour la SFFF :/. Tu as raison, mieux vaut soutenir les éditeurs et les ouvrages qui défendent des valeurs et présentent notre monde tel qu’il est (et non ce fantasme « all white » comme tu le dis bien).

      Au plaisir d’échanger à nouveau avec toi ! Bisous

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