Bonjour à toutes et à tous,

Ce n’est pas nouveau : la littérature jeunesse ou jeune adulte s’attaque souvent à des sujets complexes, graves voire douloureux – et généralement avec beaucoup de brio comme l’a prouvé un précédent article sur les héros adolescents et la question de la représentation.

Aujourd’hui, j’ai décidé de traiter ce thème à partir de deux romans qui nous ont été gentiment envoyés par la maison d’édition Casterman. Comment aborder la question des migrants en mer Méditerranée ? Comment rendre compte de la complexité de ce qu’était Mai 68 ? Ce sont les questions auxquelles se sont penchées les deux autrices dont nous allons parler.

Refuges par Annelise Heurtier (Casterman)
Le thème ?  Le destin des migrants qui tentent de traverser la mer Méditerranée en direction de l’Europe.

On suit Mila, une jeune Italienne qui se rend pour la première fois en vacances dans la maison familiale de l’île de Lampedusa depuis un événement traumatisant qui a bouleversé sa famille. Grâce à la rencontre d’une jeune femme qui devient son amie, elle apprend petit à petit à vivre avec sa douleur.

En parallèle, certains chapitres offrent une voix à plusieurs migrants érythréens à différents stades de leur voyage désespéré vers les côtes italiennes. Ils fuient la misère économique, la répression de l’État ou l’infernal service militaire dont on ne revient pas toujours vivant… Et bientôt ils se retrouvent à affronter la mer dans un misérable canot dans l’espoir de trouver un refuge en Europe.

On se souvient des terribles images qui ont fait les unes de nos journaux télévisés ces dernières années : Annelise Heurtier se propose de donner une voix, un nom et un visage à ces jeunes gens prêts à braver tous les dangers pour fuir leur pays dans lequel ils ne se sentent pas en sécurité ou n’ont pas d’avenir. L’auteure ne nous propose pas le cliché du réfugié mais plutôt un panel de situations différentes, seulement reliées par une détresse bouleversante qui nous empêche de juger les actes ou les paroles de ces personnages que l’on finit par comprendre et auxquels on s’attache.

Notre porte d’entrée dans cet univers, c’est Mila, une jeune fille dont la vie n’est pas différente de celle de la plupart des adolescents européens et qui prend conscience (un peu tardivement) que la vie à Lampedusa n’est pas aussi idyllique qu’elle est à l’air mais que la mer fait s’échouer des clandestins sur ses côtes, voire des cadavres. Mila est à la fois une force car elle permet l’indentification du lecteur et car elle incarne l’une des deux faces du monde qui vont se télescoper. Mais elle est, ai-je trouvé, aussi une faiblesse : j’avoue avoir trouvé que l’intrigue autour de sa famille s’étirait un peu en longueur et que le deuil dont elle éprouvait la nécessité nous sortait un peu de l’intrigue principale. 

Malgré une frustration finale, celle de la rencontre entre les jeunes Erythréens et Mila qui n’a pas lieu et à laquelle j’aurais aimé assister (mais qui se résume à une terrible image d’un bidon échoué sur une plage), j’ai trouvé ce roman bouleversant. Plaidoyer contre ces lois européennes qui interdisent de porter secours aux réfugiés même en danger de mort, il est un excellent moyen de sensibiliser à cette réalité de notre monde actuel. Cru dans ses termes, dur et violent dans l’évocation des épreuves qui attendent les migrants, exploités et humiliés au cours de leur voyage, Refuges n’édulcore pas cette histoire. J’aurais seulement aimé suivre davantage Mila autour de sa prise de conscience du monde qui l’entoure – et moins sur ses histoires familiales.

À 18 ans, demandons l’impossible par Adeline Regnault (Casterman)
Le thème ?  Mai 68 à Paris.

Cette fois-ci, on suit le personnage de Madeleine qui décide de commencer un journal intime lors de sa rentrée à l’université en septembre 1967. Cette jeune femme, sensible aux revendications étudiantes, féministes et écologistes, qui aime autant la littérature française que le rock anglais, se retrouve plongée au cœur des événements de 1968.

J’attendais beaucoup de ce roman pour la simple et bonne raison que j’ai été amenée à travailler sur la période de Mai 68 dans le cadre de mon boulot – et donc que je m’y connais pas trop mal. Et première bonne surprise : l’auteure prend en compte les dernières recherches historiques sur le sujet qu’elle a bien lues comme le prouvent tous les clins d’œil par-ci par-là. Et c’était bien agréable de lire un ouvrage qui montre que les grèves étudiantes ont commencé bien avant mai 1968, qu’elles débutent à cause d’un manque de moyens criant dans les universités et qu’elles accompagnent une transformation de la société alors en cours. Bref, on est loin des clichés d’un Mai 68 cantonné à Paris avec des étudiants qui ne savent pas ce qu’ils veulent.

Le point fort de ce livre, c’est Madeleine. Elle est drôle, enjouée, cultivée et enthousiaste pour aller se battre. Si elle n’est pas directement politisée à l’inverse de son petit ami, libertaire et proche de l’anarchie, elle a une conscience féministe et écologiste qu’elle défend ardemment (des thèmes un peu oubliés en mai 68) et qui seront probablement ses chevaux de bataille dans les années 1970.

Malheureusement, le côté didactique de ce roman qui nous apprend ce qu’a pu être Mai 68 dans le regard d’une jeune étudiante parisienne a un revers : il y a de très nombreuses notes en bas de page pour expliciter les allusions, ce qui alourdit considérablement la lecture. Enfin le choix du journal intime, s’il permet des ellipses, se révèle décevant. On n’est pas plongé au cœur de l’action et on s’en sent finalement exclu.

Néanmoins, pour les jeunes adolescents, ce roman reste un excellent moyen d’appréhender cette période et ses aspirations de liberté, d’autant plus précieux qu’il frappe juste. Un petit carnet à la fin du livre et quelques dessins (et documents) qui ponctuent le texte permettent de manière bienvenue d’aller plus loin et de préciser certains points. Notons d’ailleurs au passage que les éditions Casterman proposent d’aller écouter la playlist de Madeleine (toutes les chansons qu’elle cite dans son journal intime) sur Youtube. Une idée excellente qui fait découvrir les titres que l’on écoutait en 1968 !

Vous l’aurez compris, avec ces deux livres, nous sommes face à de très bons ouvrages sur des thématiques difficiles, même s’ils ne sont pas toujours exempts de défauts. Je ne peux qu’en conseiller la lecture aux jeunes adolescents (et aux plus âgés). Ils font réfléchir, aident à mieux comprendre notre passé et notre présent et plus encore, ils permettent d’ouvrir la discussion.