Chers vous tous,

Aujourd’hui, j’ai envie de vous parler de ma lecture de Seules les femmes sont éternelles de Frédéric Lenormand, paru aux éditions de La Martinière en 2017.

Je ne peux pas être totalement objective pour tout ce qui concerne Frédéric Lenormand qui est l’un de mes auteurs favoris depuis que j’ai acheté complètement par hasard il y a quelques années l’un des tomes de sa saga mettant en scène Voltaire (le célèbre philosophe des Lumières) comme enquêteur dans le Paris du XVIIIe siècle. Meurtre dans le boudoir  n’était pas le premier tome des aventures de Voltaire, ce dont je ne me suis pas aperçue au moment de l’achat (à quoi bon commencer avec le début, n’est-ce pas ?), mais je me suis vite rattrapée en me procurant le reste des ouvrages et en continuant à les acheter au fur et à mesure de leur sortie (soit environ un par an, Lenormand est prolifique !).

Pourquoi tant d’amour pour les romans de Frédéric Lenormand ?

En tant que passionnée d’histoire, je me dois d’aimer le roman historique, c’est presque dans l’ordre des choses :o. Mais force est de constater que je suis allergique à la plupart des romans qui paraissent sous cette étiquette : pour moi, ils oscillent beaucoup trop souvent entre des bluettes remplies de clichés et d’anachronismes et des ouvrages où l’auteur écrit des tartines pour bien nous montrer à quel point il s’est renseigné sur le sujet (non, je n’ai pas forcément envie qu’on me décrive dans le détail tout ce que le héros ingère au cours de l’histoire). Vous voyez un roman avec une « femme rebelle » au centre d’un complot mystérieux qui est liée, sans raison crédible, à tous les puissants de son époque (et qu’elle rencontre même si ça n’a aucune incidence sur ses mésaventures) ? Voici tout ce qui me donne des boutons dans un roman historique.

Heureusement, certains ouvrages sortent du lot (et si Clélia m’y autorise, je ferais peut-être mon top roman historique un de ces quatre !).

Vous l’aurez compris, si j’aime autant les romans de Frédéric Lenormand, c’est qu’ils ne tombent pas dans ces facilités qui m’exaspèrent. Au contraire, derrière le prétexte d’enquêtes policières, l’auteur nous offre des histoires pleines d’inventivité et d’humour qui se dégustent comme des bonbons. Voltaire est dépeint comme un hypocondriaque, narcissique, intéressé par sa gloire personnelle, enquêtant souvent contre son gré dans un Paris des Lumières irrésistiblement drôle. Et finalement, cette verve rend un bel hommage à l’esprit du XVIIIe siècle où les mots d’esprit, les saillies et les joutes verbales étaient tout. Malgré quelques clichés (souvent moqués et parodiés) et leurs défauts de caractère, les personnages, qui reposent sur de véritables recherches historiques, deviennent vite attachants – et j’avoue une certaine tendresse pour un Voltaire qui ne m’avait pas forcément beaucoup plu au lycée. On retrouve les mêmes caractéristiques dans un autre de ses romans que j’aime beaucoup, Qui en veut au marquis de Sade ? qui met en scène Mlle de Sade en enquêtrice en 1789 (et dont j’espère une suite).

Bref, on pourrait m’objecter que les enquêtes policières sont un peu maltraitées, qu’on devine assez rapidement le coupable et qu’il y a parfois quelques grosses ficelles, mais finalement, j’ai le sentiment que ces enquêtes ne sont pas le cœur de l’ouvrage mais participent uniquement à son charme pour dévoiler de nouveaux aspects de l’époque et placer les personnages devant des difficultés. Le seul reproche que je peux faire à Frédéric Lenormand, c’est son extrême rapidité pour décrire les événements ou les lieux, en faisant l’impasse sur la psychologie des personnages, ce qui crée parfois de la confusion dans l’esprit de son lecteur (du moins dans le mien). Ainsi, j’ai eu beaucoup de mal à suivre l’intrigue de Madame la Marquise et les gentlemen cambrioleurs, faute à une succession d’actions qui m’avait perdue à plusieurs reprises.

Autant dire que j’étais impatiente de découvrir son nouvel opus qui prend un nouveau cadre et un nouvel enquêteur. Lenormand a-t-il renoué avec ses réussites de la saga Voltaire ou allais-je être déçue comme avec Madame la Marquise ?

De quoi parle Seules les femmes sont éternelles ?

L’action se déroule dans le Paris de la Première Guerre mondiale. Raymond Février, policier de son état, décide avec l’aide d’une cocotte de se travestir en femme et de prendre une nouvelle identité pour éviter de partir au front. Sous le pseudonyme de Loulou Chandeleur, il peut ainsi continuer à mener ses enquêtes tout en tentant d’échapper à ceux qui recherchent les déserteurs.

Mon avis sur ce nouvel ouvrage ?

Pour les amoureux de Voltaire comme moi, le ton de cet ouvrage n’est pas neuf : la plume de Frédéric Lenormand a toujours la même verve. Réellement drôle grâce aux situations riches en quiproquos et aux multiples traits d’esprits, le roman se déguste en tout cas avec autant de plaisir !

Certes, une fois encore, la résolution de l’enquête criminelle peut être vite devinée, le travestissement n’est qu’un prétexte pour mettre Raymond dans des situations drôlissimes, loin d’une vraie réflexion sur l’identité et le genre (ce n’était pas ce qu’on demandait à ce roman après tout), les personnages sont souvent sans passé, mais Frédéric Lenormand arrive à nous dépeindre un Paris tout entier dédié à la débrouille, à travers différents corps de métier et diverses classes sociales, des « patriotes » aux profiteurs de guerre en passant par les ouvrières et les soldats, avec en filigrane l’affreuse guerre des tranchées évoquée à plusieurs reprises avec beaucoup de justesse. On sort du coup du roman en ayant beaucoup ri, certes, mais il n’a pas édulcoré la réalité de la Première Guerre mondiale pour autant. C’est cette tension entre humour et drame que j’ai trouvée très réussie.

Cerise sur le gâteau, les Parisiens peuvent reconnaître certains lieux arpentés par Raymond et les autres personnages du roman (à quand un « tour Lenormand » de Paris ?).

Bref, Frédéric Lenormand a réussi son coup en nous proposant un excellent divertissement, digne de ses meilleurs ouvrages consacrés à Voltaire ou à Mlle de Sade. On ne peut qu’espérer avoir le droit à de nouveaux tomes dans lesquels nous pourrions en apprendre davantage sur cet excellent trio, Raymond, sa patronne Cecily et la cocotte Léonie.

Un extrait (qui est sérieux !)

« Le pire dans cette guerre n’était pas les combats, les privations, les destructions, les blessures ; c’était ce qu’elle faisait aux gens à l’intérieur. Ces malheurs arrivaient par l’inertie du peuple. L’abattoir n’existait que par le consentement des veaux. La catastrophe ne s’imposait à nous que par le nombre de ceux qui l’acceptaient, telle était la vraie lâcheté. Le renoncement de la masse créait l’abîme, cet abîme n’existait que parce que nous le voulions bien. La lâcheté créait de la résistance. Il avait davantage raison que ceux qui avaient dit oui au massacre : il était en vie.

Il n’avait tué personne en refusant d’aller se faire tuer. Il avait échangé un mort de moins contre une femme de plus. Il n’y avait là rien d’infamant pour la société, une femme vivante valait bien un soldat mort ».

Seules les femmes sont éternelles, Frédéric Lenormand, 

La Martinière

288 pages

Paru en novembre 2017

18,50 euros