Bonjour à tous,

Le 23 mars dernier s’éteignait Philip Kerr, un auteur écossais particulièrement connu pour sa Trilogie berlinoise qui met en scène le détective Bernie Gunther en plein cœur de l’Allemagne nazie. À la sortie du premier tome en 1989 en langue anglaise (1993 en français), il avait fait grand bruit. Pour la première fois, un auteur se servait du nazisme et de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale comme trame de fond pour un polar – même s’il s’est vite avéré que c’était surtout l’enquête policière qui était un prétexte pour nous parler de la réalité du régime nazi et de la cruauté des hommes.

À l’époque, certains avaient jugé qu’il était déplaisant voire malavisé de situer un polar dans un tel contexte, d’autant que Bernie Gunther croisait les grands noms du Reich (des personnages ayant réellement existé, donc) au cours de ses aventures. Malgré cette mini-polémique, Philip Kerr a connu un succès mondial pour sa saga et a été loué pour la précision de ses recherches historiques. Il a surtout donné vie à un sous-courant littéraire dans le domaine du policier historique, celui consacré à la Seconde Guerre mondiale.

On voit régulièrement fleurir dans nos librairies des ouvrages mettant en scène des policiers ou des espions vivant des aventures durant cette période, en naviguant souvent en eaux troubles, plus ou moins bien décrites par des auteurs qui oscillent entre vérité historique et recherches de sensationnalisme. On trouve donc de tout dans ce courant littéraire qui doit rencontrer un large public, vu le nombre de titres publiés par les maisons d’édition chaque année.

Évidemment, comme je me passionne pour la Seconde Guerre mondiale depuis plusieurs années, je n’ai pas pu passer à côté même si j’éprouve parfois une certaine méfiance à l’égard de ce genre, de peur de tomber sur des opus clichés et simplistes (notamment dans la psychologie des personnages). Mais j’ai tout de même eu des coups de cœur et en apprenant la nouvelle du décès de Philip Kerr, je me suis dit que je devais vous les présenter.

Vous êtes prêt(e)s à plonger dans les pages sombres de notre histoire ? Je vous parle ici de trois sagas que je n’ai pas encore lues dans leur intégralité mais dont je compte poursuivre la lecture car le ou les premiers tomes m’ont séduite !

  • Série Clara Vinepar Jane Thynne. 4 tomes sortis en français dont Les Roses noires (T.1) et Foi et Beauté (T.4).

On découvre Clara Vine, une jeune actrice anglaise dont la mère est allemande, en 1933 alors qu’elle s’installe à Berlin. Sans grand avenir en Angleterre (et cherchant à fuir un soupirant trop empressé), elle cherche à faire carrière dans une Allemagne alors à la pointe en matière cinématographique… mais où les nazis viennent d’arriver au pouvoir. Très vite, elle se met à fréquenter les épouses des hauts dignitaires du Troisième Reich, à la suite d’un concours de circonstances, et devient intéressante aux yeux des services secrets britanniques.

  • Pourquoi lire cette série ?

Je ne vais pas vous le cacher, le rythme de ces ouvrages peut rebuter, surtout dans le tome 1 où l’intrigue met du temps à décoller – et où l’enquête policière est quasiment inexistante (l’auteur du meurtre de l’amie de Clara n’est pas longtemps un mystère…). Mais l’intérêt de la série Clara Vine est ailleurs : ce que l’autrice, Jane Thynne, cherche à décrire, c’est la situation des femmes dans l’Allemagne nazie et la place que leur réserve le régime (ce qui n’est pas sans causer quelques frissons chez les lecteurs contemporains que nous sommes). Pour cela, elle met en scène des personnages féminins bien campés à l’image de Clara elle-même, de son amie journaliste Mary Harker ou de la jeune (et courageuse) Hedwig. De même, on approche le pouvoir nazi par le biais des épouses que Jane Thynne parvient à rendre inquiétantes et pour lesquelles nous n’avons pas la moindre sympathie !

En bref, Jane Thynne (qui était d’ailleurs l’épouse de Philip Kerr) nous offre un point de vue résolument féminin sur ce début d’histoire de la Seconde Guerre mondiale, en nous rappelant que les femmes ont également été les victimes du fascisme. C’est documenté (parfois un peu trop, l’autrice ne résiste pas à faire intervenir des personnages historiques même lorsque ce n’est pas nécessaire) et c’est plaisant de se promener dans les pas de Clara dans le Berlin, le Londres ou le Paris de la fin des années 1930.

Alors oui, à la suite d’une erreur, j’ai lu le tome 4 tout de suite après le tome 1… Mais cela me permet de confirmer qu’on peut découvrir les tomes dans le désordre sans aucun problème !

  • Série Gregor Reinhardt par Luke McCallin. 2 tomes sortis en français dont L’Homme de Berlin (T.1).

Direction Sarajevo en Yougoslavie en 1943, ville alors occupée par les Allemands. Gregor Reinhardt, qui était l’un des meilleurs détectives à Berlin avant la guerre mais qui est hanté par une tragédie familiale, est appelé sur une affaire sensible. Une célèbre journaliste bosniaque a été retrouvée sauvagement assassinée chez elle avec l’homme qui l’accompagnait, un officier des services de renseignements allemands.

  • Pourquoi lire cette série ?

Pour moi, ce premier ouvrage a deux points forts : le personnage principal pour lequel on a tout de suite de l’empathie et la situation particulière décrite dans le roman. Pour une fois, on n’est pas en Allemagne ou en France mais bien en Yougoslavie dont la situation pendant la Seconde Guerre mondiale entre occupation allemande et propre guerre civile est assez mal connue. Luke McCallin qui prend le temps de développer son enquête policière, se sert de cette dernière pour décrire les inimitiés entre les différents peuples qui vivent en Yougoslavie sur lesquels se superposent les haines entre résistants et collaborateurs.

Malgré le sujet difficile, la situation est très bien décrite (même s’il est parfois un peu déstabilisant de voir autant de noms !) et on se prend à dévorer le livre pour découvrir comment Gregor Reinhardt passe lentement de la passivité vis-à-vis du régime nazi vers la résistance.

Passionnant et haletant.

  • Série Frank Stave par Cay Rademacher. 2 tomes sortis en français dont L’Assassin des ruines (T.1).

Cette fois-ci, on se retrouve à l’hiver 1947 à Hambourg (Allemagne). Dans une ville en ruines et sous occupation anglaise, Stave devenu inspecteur principal suite à l’épuration (à laquelle il a échappé grâce à ses convictions politiques) est chargé d’une enquête délicate : un tueur en série frappe dans la ville et abandonne des cadavres entièrement nus dans les ruines d’Hambourg alors plongée dans un froid polaire. L’investigation piétine rapidement, faute de trouver l’identité des victimes…

  • Pourquoi lire cette série ?

L’ambiance est glauque à souhait dans cet ouvrage et j’ai eu très froid pendant ma lecture. L’auteur excelle à rendre compte de l’atmosphère noire et désespérante de cet après-guerre où règnent marché noir et règlements de compte. Encore une fois, le personnage principal est très attachant et on se plaît à le voir créer petit à petit des liens avec ceux qui l’entourent. Par contre, ceux qui aiment les rebondissements feraient mieux de s’abstenir ! C’est très lent (et le pauvre inspecteur n’avance pas d’un iota pendant de nombreuses pages) mais l’auteur prend le temps d’installer son univers… Et finalement, j’ai trouvé ça assez réaliste : Frank Stave, qui n’a aucune piste, a réellement peur à plusieurs reprises de ne jamais réussir à découvrir qui est le coupable. Si la fin s’appuie sur un concours de circonstance un peu tiré par les cheveux, c’est tout de même bien fichu, alors on ne boude pas son plaisir !

J’ai vraiment hâte de lire le tome 2 qui, d’après ce que j’en ai lu, se passe à l’été 1947 en pleine canicule… Mais je suis prête à transpirer pour connaître la suite !

Vous l’aurez peut-être remarqué, ces trois sagas ont un point commun : comme chez Philip Kerr, l’enquête policière n’est pas le centre d’intérêt principal et d’ailleurs, elle passe régulièrement au second plan. Ce qui importe aux auteurs, c’est de nous faire pénétrer dans cette époque inquiétante. Si j’ai autant apprécié ces ouvrages, c’est que j’ai vécu au rythme de leurs personnages et que j’ai vibré avec eux : je sais que je vais les retrouver comme de vieilles connaissances dans de nouveaux tomes.

Avec eux et à travers le prisme d’enquêtes policières, on découvre la Seconde Guerre mondiale d’une nouvelle façon, au quotidien, au rythme des anonymes qui peuplent nos images d’archives. Et quelque part, même si ce ne sont pas des livres d’histoire, on en ressort en ayant l’impression d’avoir un peu mieux compris cette période.